CHÂSSIS, JUS ET STRATES

Une oeuvre peinte d’Éric Bleicher : même si le regard l’effleure juste, très vite il accroche une aspérité, de surface d’abord - car la toile est légère, presque translucide - pour plonger plus profondément, avec l’intuition qu’il y a une matière interne qui donne cette beauté de surface.

Techniquement, c’est vrai. Comme une peau, on peut vraiment dire que la surface des toiles d’Éric Bleicher reflète ce qu’elle cache. Une peau très fine, à l’origine destinée à la sérigraphie, raidie sur un cadre d’aluminium permettant une tension extrême. Il faut bien cela pour que tiennent, sans la faire plisser ou onduler, les couches multiples de ce qu’il appelle ses « jus », dont elle empruntera ensuite l’épaisseur, alors qu’elle est si peu matérielle.

Ces jus, il ne les applique jamais à la brosse, mais plutôt au doigt, au roseau taillé en plume, pour être dans le naturel, le séculaire, le complexe. Surtout, il les verse avec l’expérience de chaque jour, de chaque œuvre d’avant, sur le support horizontal, comme l’est le thé au Sud. La base de ces jus : le henné noir ou rouge, « passé » parfois jusqu’en quatorze couches, sur papiers marouflés, en profitant –le temps qu’il faut - de l’oxydation de ces préparations soigneuses. Avec un intermédiaire : les strates sont séparées entre elles par une couche d’un vernis sinueux qui, en stoppant l’irisation, fixe chacune d’elle au cœur de la toile.

La pratique d’Éric Bleicher est une alchimie d’une grande technicité. Depuis plus de quinze ans, il cherche – et enregistre mentalement - la texture exacte, l’évolution temporelle d’un jus, appliqué sur les toiles diaphanes dans leurs cadres. Et les coulées, les gorges, les mers, les fissures, autant de cartes à large spectre, semblent couvrir la totalité de l’art, depuis le primitif jusqu’à aujourd’hui. Avec une émotion intacte.